Eva se mit debout rejetant la chaise à deux mètres derrière elle le café bouillant humectait son jean et sa cuisse elle regarda machinalement la pendule de la cuisine 10h56 sa main droite venait de la trahir en lachant la tasse Eva comptabilisait les erreurs que commettait son corps en tenant un répertoire précis en fait elle notait aussi ses pensées créatrices ou non ses désirs et ses frustrations ce travail avait débuté un an auparavant lorsque penchée sur son ordinateur elle avait composé un poème exceptionnel dixit ses collaborateurs littéraires cependant à chaque relecture de ce texte Eva éprouvait un malaise car elle ne parvenait pas à comprendre l'origine de cette association de mots peu à peu la jeune femme avait remarqué que l'emprise réelle qu'elle avait sur son propre corps et son esprit semblait étonnamment faible tout fonctionnait en roue libre les réflexions surgissaient de sa capacité à analyser qui elle même provenait d'on ne sait où son oeil clignait automatiquement tout comme le reste de son organisme qui ressemblait à une sorte de machine efficace et bien rodée Eva observait la main traîtresse et fit bouger ses doigts qui existaient indépendamment de sa volonté puisque la chair s'était formée seule les os le sang ainsi que toutes ces facultés qui appartiennent à la race humaine capacités à créer rêver réfléchir etc elle connaissait bien sûr le rôle de la communauté qui l'avait armé amené à devenir cet écrivain célèbre grâce à des organisations éducatives culturelles sociales orientées sur une passation de savoirs et de connaissances mais la société était composée d'êtres issus de cet apprentissage formatif ce qui au final ne faisaient de chacun d'eux qu'un pion de plus confronté à l'absurde Eva toucha le tissu de son pantalon percevant une brûlure légère sur la peau puis elle replaça la chaise en position normale et s'asseya elle venait de percer le mystère de son individualité elle n'existait pas indépendamment elle n'était que le moyen d'action d'une association d'organismes inconnus qui lui laissait l'autonomie nécessaire à la survie dans ce milieu naturel et lui offrait une conscience factice pour mieux la duper selon sa déduction à l'instar des animaux et peut-être des plantes elle ne représentait qu'une incarnation en outil sophistiqué robot de chair franckeinstein présentable simple dindon de la farce d'un jeu de rôle dont se servaient ces créatures pour mener à bien leur pérennité Eva se mit debout rejetant la chaise à deux mètres derrière elle le café froid humectait son jean et sa cuisse elle regarda la pendule de la cuisine 11H03 puis ses jambes l'amenèrent devant la fenêtre ouverte et d'une propulsion musculaire firent passer la totalité de son corps par dessus le muret de l'appartement Eva fut surprise de cette initiative incontrôlée et les 35 mètres de vide qui l'absorbaient déjà ne laissaient présager aucun avenir organique soudain le peu de lucidité autonome qu'elle possédait lui fit réaliser juste avant de s'écraser sur le béton que ses dirigeants n'avaient pas le désir de continuer l'aventure avec elle