Joon n'était en aucune manière le Comte Pierre Kirillovitch Bezoukhov il n'était ni russe ni riche et il supportait au dessus de ses épaules une tête ornée d'un faciès indo-chinois de même aucune Comtesse Natalia Ilinitchna Rostova n'existait dans son histoire passé présente ou n'interviendrait dans son futur en résumé Joon se trouvait allongé dans une flaque de boue et il rampait comme un cafard qui tente d'échapper au dernier coup de semelle sa position souffrait bien d'une comparaison avec celle du Comte Pierre Kirillovitch Bezoukhov il incarnait un pion organique encore vivant disposé au centre d'un combat sanglant entre deux armées pourtant Joon ne connaissait pas Léon Nikolaïévitch Tolstoï et n'avait jamais lu Guerre et Paix ce manque culturel bénéficiait d'une excuse valable puisque Joon s'apparentait à un analphabète mais sa posture son comportement face aux chocs des corps contre corps coupures lacérations éventrations amputations diverses et variées était exactement celle du personnage du célèbre roman en effet Joon couvert de terre et de viscères parvenait à éviter le combat en progressant au ralenti au milieu de centaines de furieux qui s'entre-tuaient avec efficacité cependant à environ vingt mètres du fossé libérateur un sous lieutenant positionné sur le promontoire remarqua la bestiole rampante depuis quelques minutes il suivait des yeux l'astucieuse fuite de Joon et juste avant d'armer son fusil et d'y loger la balle qui fracasserait le crâne de Joon le jeune soldat aux yeux d'aigle prononça à voix basse et pour lui-même cette jolie phrase Mais on dirait le Comte Pierre Kirillovitch Bezoukhov