Il est vain, écrit-elle, d'imaginer que l'on puisse tomber amoureux sous l'effet d'une correspondance d'esprit, de pensées ; c'est l'embrasement simultané de deux âmes qui s'épanouissent individuellement. Et la sensation qu'elles éprouvent est celle d'une explosion silencieuse à l'intérieur de chacune d'elles. Autour de cet événement, ébloui et préoccupé, l'amoureux ou l'amoureuse continue à vivre en examinant sa propre expérience ; sa gratitude seule crée chez elle l'illusion qu'elle communique avec son ami, mais cela est faux car il ne lui a rien donné. L'objet aimé est simplement celui qui a vécu une expérience semblable au même moment, narcissiquement ; et le désir d'être auprès de l'objet bien-aimé est dû en premier lieu non pas à l'idée de le posséder, mais simplement de laisser deux expériences se comparer, comme des images dans des miroirs différents. Tout cela peut précéder le premier regard, le premier baiser ou le premier attouchement ; précéder l'ambition, l'orgueil ou l'envie ; précéder les premières déclarations qui marquent le tournant, car à partir de là l'amour dégénère en habitude, en possession, et plus tard, de nouveau, en solitude.
Lawrence Durrell, Justine.