Le Dimanche midi, oncle H. se goinfrait de la traditionnelle poule au pot ; le café avalé, il me prenait sur ses genoux et la tante sortait le flacon du placard aux fusils ; " c'est l'heure cocotte ! " représentait l'incantation habituelle, le signal envoyé à Bacchus pour presser la tatan à verser la gnole dans le verre du patron ; ensuite la bouteille artisanale atterissait sur la table, juste sous mon nez ; Oncle H. vidait d'un trait le gobelet de verre et, posant ses deux pattes d'ours sur mes genoux, il ajoutait : " t'vois com'elle t'regard'... lui manquerait plus qu'la parole bordediou ! " ; il avait raison, deux yeux fendus me fixaient et une fine langue coupée me confiait des secrets dans un langage connu de moi seule ; la vipère aspic baignait dans l'alcool depuis des années sans subir d'altérations notables et ce mélange symbolique d'eau de vie et de poison prenait d'assaut mon esprit avec une violence créatrice ; lorsque Oncle H. mourut de ce que le docteur Martinot nomma cirrhose, je fis celle qui regarde les étoiles tomber derrière les montagnes sans ouvrir la bouche car, depuis toujours, la vipère me susurrait ces mots : " je vais tuer ton Oncle H. ".