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... l'idée me vint soudain que je devrais avoir un Indien d'Amérique pour m'accompagner dans ce voyage et me faire part de ces émotions et de ces réflexions.

... Qu'on nous imagine tous les deux en contemplation devant la masse hideuse d'une de ces aciéries qui s'égrènent le long de la voie ferrée. Je crois l'entendre me dire : " Ainsi, c'était pour cela que vous nous avez dépouillés de notre patrimoine, que vous avez libéré nos esclaves, brûlé nos demeures, massacré nos femmes et nos enfants, empoisonnés nos âmes, que vous avez rompu tous les traités que vous aviez conclus avec nous et que vous nous avez laissés crever dans les marais et les jungles des Everglades ! "

Croyez-vous qu'on le convaincrait facilement de changer de place avec un de nos ouvriers ? De quel argument faudrait-il user ? Que pourrait-on lui promettre maintenant qui pût vraiment le séduire ? Une automobile d'occasion avec laquelle il pourrait se rendre à son travail ? Une cabane de planches qu'il pourrait, s'il était assez ignorant, appeler sa maison ? Une éducation qui arracherait ses enfants au vice, à l'ignorance et à la superstition, mais qui les maintiendrait en esclavage ? Une vie saine et pure au milieu de la pauvreté, du crime, de la crasse, de la maladie et de l'angoisse ? Un salaire qui permet tout juste de garder la tête hors de l'eau, et même pas toujours ? La radio, le téléphone, le cinéma, le journal, les magazines policiers, le stylographe, la montre-bracelet, l'aspirateur et autres ustensiles ad infinitum ? Sont-ce là les babioles qui rendent la vie digne d'être vécue ? Est-ce cela qui nous rend heureux, insouciants, généreux, sympathiques, charitables, paisibles et quasi-divins ? ...

Henry Miller, Le cauchemar climatisé.

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